[Reportage] Le Genepi, cette association qui envoie les étudiants en prison

Genepi est une association d’étudiants qui lutte pour le décloisonnement du milieu carcéral, par la circulation des savoirs entre les bénévoles, les personnes incarcérées et la société. Amhed, lui, parle d’une « bulle de liberté au sein de la détention »Reportage autour d’une rencontre avec ce bénévole devenu vice-président de l’association.

genepi_logo

Les actions de Genepi sont organisées en 3 axes : la réflexion autour de la prison et de la justice menée par les membres tout au long du cycle de formation sur un an ; la sensibilisation du public « en installant une table dans la rue et en interpellant les passants » ou en animant des débats dans les milieux scolaires ; et enfin l’intervention en détention.

Pour en savoir plus, il faut se rendre dans les bureaux nationaux de l’association. Au détour d’une petite rue résidentielle du 13ème arrondissement, un immeuble des années 70 se dressent sur 5 étages. À l’entrée, une plaque : Ministère de la Justice. Amhed explique que le Genepi est hébergé gracieusement par l’état, et reçoit des subventions de l’administration pénitentiaire. Sur l’interphone, juste au-dessous de GENEPI, on lit Aide aux victimes. La frontière est mince entre les différents locataires de cet immeuble.

Après un passage par le contrôle de sécurité et sous le détecteur de métaux flanqué des affiches du plan Vigipirate, l’ascenseur s’ouvre enfin sur Amhed.

Il doit faire 2 mètres et plus de 100Kg, mais son sourire est plein de douceur.

Il est devenu bénévole il y a un an, « au départ pour des raisons bas de plafond. Je cherchais une UE libre, je ne voulais pas me taper quatre heures d’histoire contemporaine, et en feuilletant un magazine, je suis tombé sur une pub pour le Genepi. Je me suis dit que ça avait l’air sympa. » Aujourd’hui, Amhed est vice-président de l’association.

« Ça aurait pu me détruire mais ça m’a enflammé. »

Amhed est maghrébin. La première fois qu’il a visité une prison, il a découvert des cellules « remplies de noirs et d’arabes, de semblables ». Il avait beau l’avoir admis à contre-coeur, le voir de ses yeux lui a fait beaucoup de mal. Alors que chaque bénévole de l’association Genepi subit le choc à sa manière, la première réaction est toujours la même : « Je ne pensais pas que c’était comme ça. »

« Souvent on entend l’expression nourris-logés, ben nourris non. »

Lors de ses interventions, Amhed a découvert le cantinage. Les détenus peuvent acheter des bons pour de la nourriture, du savon, du papier hygiénique, a des prix fixés indépendamment par chaque prison. Amhed raconte que lorsque la famille à l’extérieur ne peut pas envoyer d’argent, certains détenus survivent en devenant les esclaves d’autres.

Il regrette le manque de sensibilité du public. Il se souvient d’une campagne de l’OIP (Observatoire International des Prisons) sur la taille moyenne des cellules, qui est de 9m2. Réponse de certains étudiants : « Ma chambre étudiante aussi fait 9m2, et je ne me plains pas ».

La dignité du détenu, Amhed se bat chaque jour pour la faire respecter. « En prison, il n’est pas sensé y avoir de contacts physiques, interdit de se serrer la main ou de faire la bise. On considère que ces règlements sont moyenâgeux : serrer la main est un signe de respect ». Alors, lorsque cet étudiant en psychologie anime un atelier d’expression orale, de boxe ou de débat, il crée un moment où s’affranchir des règles de la « taule ». Deux heures par semaine.

Des expériences comme celle d’Amhed il y en a beaucoup, soutenues par le devoir de témoignage inscrit dans la charte du Genepi.

Sortie du tout premier week-end de formation et semblant d’immersion dans le milieu carcéral.

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© Laura Dubé

Anna, elle, est nouvelle. Pour l’approcher, il a fallu franchir les grilles de la fac, et se battre contre un gardien borné. Un semblant de première immersion dans le milieu carcéral. Les yeux bleus d’Anna sont cernés de fatigue mais elle sourit en brandissant la dizaine de sacs plastiques qu’elle tient dans ses mains. Des fruits, des légumes, des pâtes… « L’asso avait prévu un free-service, c’est top non ? »

Elle a fait un Master en Droit environnemental et prend cette année des cours d’art pour des projets perso. « Il faut tout faire dans la société pour faire ressortir le meilleur en chacun de nous. Et quand on humilie une personne, qu’on la met dans de terribles conditions comme en prison, on fait ressortir ses plus mauvais côtés ». Anna a beaucoup appris ce week-end, et compte bien se battre pour ses idées.

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© Laura Dubé

Tali et Mila, elles, sont des militantes de longue date. Ces étudiantes en philosophie et psychologie se sont rencontrées au sein du Genepi. En tant qu’anciennes (un an et trois ans), ce weekend elles ont animé des ateliers de débats pour former les nouveaux bénévoles, notamment à l’action en détention et à la mise en place d’une action de sensibilisation auprès du public. Le thème de cette année : la réinsertion. À la question « Quels sont vos plus beaux souvenirs de bénévoles ? », Mila s’empare de la parole : « Les moments d’AG (Assemblée Générale ndlr) sont incroyables. Avoir des débats interminables et passionnants avec 200 personnes sur les actions et les positionnements du Genepi c’est précieux ». Tali se souvient d’une intervention en milieu scolaire. « On se retrouve face à des gamins d’une quinzaine d’année qui ne connaissent rien à la prison. C’est un moment de positionnement et d’échange assez fort ». Cette année les filles ont un emploi du temps très chargé et des impératifs compliqués, mais elles ne comptent pas mettre de côté la lutte qu’elles affichent clairement sur leur tee-shirt noirs estampillés Genepi « et fières de l’être ! »

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© Laura Dubé

Enfin, entourée d’un groupe d’autres bénévoles, Laure sort du Hall Esclangon. Chancelante, un café à la main, elle tente de reprendre ses esprits. Laure est en Master 1 de Droit privé à la Sorbonne. « Je voulais être avocate, puis juge, et maintenant après un week-end de formation, la prison me semble bizarre comme concept finalement ». Laure a beau replacer ses lunettes en écailles pour se donner une contenance, elle ne sait plus du tout où elle en est. « Là vous me prenez à chaud, j’ai passé deux jours à réfléchir. Je suis complétement perdue ! Comment je peux infliger une peine de 10 ans à quelqu’un, quand je sais que ces 10 années ne serviront à rien si ce n’est à l’exclure encore plus ? ». Avant la réunion, elle savait que la prison n’était pas un hôtel quatre étoiles, mais le fait que les surveillants soient violents, pour elle cela n’existait pas en France. En devenant bénévole, elle souhaitait approcher les détenus depuis son statut de juriste, comme on observe des individus pour une expérience scientifique. Désormais elle remet tout en question. Une seule certitude : dans deux semaines, Laure sera dans la maison centrale de Poissy, au côté du Genepi.

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