[Reportage] SDF, l’insoutenable regard

Selon le 20ème rapport de la fondation Abbé Pierre, le nombre de SDF a doublé ces dix dernières années. Un chiffre alarmant et une dure réalité, que certains Parisiens préfèrent ignorer.

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Un homme parle, les passants passent. © Norbert Pousseur 
Paris, le romantisme, la tour Eiffel et ses terrasses de café. Paris, ses lieux mythiques, historiques et ses musées. Mais Paris c’est aussi la pauvreté et ses sans-abris qui campent dans les stations de métro, dans la rue. Bien plus que l’atrocité de cette situation précaire, c’est l’indifférence des passants habitués à cette misère sociale qui trouble.
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Jina SDF à Paris dans le film Au bord du monde 
Des mains gantées emmitouflées dans les poches, des écharpes couvrant la moitié du visage, des bonnets enfoncés jusqu’aux yeux… Les banlieusards débarquent dans la capitale dès 7h30 à la gare d’Austerlitz. Ces petites marionnettes toutes de trois-quart noir vêtues, marchent à l’unisson comme des soldats, direction la gare de Lyon pour attraper le prochain M14. Les épaules relevées comme pour combattre le vent hivernal qui fait tressaillir leur corps. De la fumée sort de leurs bouche et narines, il ne s’agit pas de fumée de cigarettes mais de buées car ce matin, il fait froid, très froid, en ce mois de décembre.
Ces usagers des transports en communs n’ont qu’une hâte, retrouver la chaleur de leur bureau.
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crédit photo : L’Express
 
Un homme, le visage et les mains assombris – on ne sait si c’est la basse température qui marque son visage et ses doigts ou si c’est le manque d’hygiène, ou les deux – est assis là, par terre, en tailleur. Ses genoux sont enrobés d’un plaid à carreaux, défraîchi sans doute dérobé dans un centre d’accueil. Devant lui, une petite coupelle avec quelques pièces cuivrées. La présence de ce vieil homme, assis comme un bouddha paraît anachronique et opposée à l’effervescence qui l’entoure. Les passants pressés, semblent ne pas le voir. Lui, relève la tête, non par fierté, il mendie et espère croiser le regard d’une âme charitable. Pas ce matin. Malgré le vent sibérien, il fait l’effort de sourire, son visage s’illumine, ses yeux bleus scintillent lorsqu’un chaleureux « Bonjour ! » sort de sa bouche aux lèvres gercées et bleues. Personne ne lui répond. Pire d’autres accélèrent le pas devant lui ou détournent la tête.
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crédit photo : Jeremy Jean
Lorsqu’on leur demande pourquoi ils ignorent cet homme, les visages se ferment. Ce sujet semble tabou pour ces hommes et femmes égoïstement pressés par leur routine quotidienne. Certains gardent le silence.
D’autres, paraissent choqués par l’attaque que semble prendre ce questionnement, et se justifient. « Si je devais donner une pièce à chaque sdf, je n’en finirai pas ! », lâche une femme habillée de manière distinguée. Et quand nous insistons non pas sur l’aumône, mais sur le fait d’éviter le regard, un homme riposte après quelques instants de réflexion « Si je réponds à son bonjour, je serai obligé de lui donner une pièce », pense-t-il.
On comprend alors que si les regards se détournent ce n’est pas par peur d’affronter cette dure réalité, mais l’avare crainte de donner une pièce.
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crédit photo : MaxPPP Dans la rue, des sdf sont en danger

 

A quelques mètres, un autre homme assis à même le sol. Il ne regarde pas les gens, ne les interpelle pas comme le précédent, il ne semble pas oser. C’est sur le trottoir gelé devant une boulangerie qu’il a élu domicile, pour profiter de l’odeur chaude du pain et des pâtisseries.

Des parisiens sont en terrasse, les fumeurs surtout. Ils déjeunent rapidement, le froid les empêchent de savourer ce moment. Même scénario que précédemment, ils ignorent l’homme en face d’eux, à quelques mètres seulement. Les regards se détournent.
Nous nous approchons d’une table où de jeunes hommes sans doute dans les affaires discutent. Mais pourquoi réagissent-ils ainsi? L’un d’eux rétorque nonchalamment : « Si je ne le regarde pas, c’est parce qu’il me dérange, je ne peux pas déjeuner tranquillement, il pourrait se mettre ailleurs ». Quand, surpris nous le questionnons « Où ? » C’est tout naturellement qu’il renchérit « Je ne sais pas ailleurs, là ils nous font chier. » Un autre ajoute : « C’est de la provocation ! ». Les regards se tournent vers ces trentenaires exaspérés. Des regards approbateurs, et d’autres moins.
Une jeune femme, modestement habillée, comme par défi, offre un pain au chocolat au sans-domicile. Il n’a pas le temps de lui sourire et la remercier qu’elle s’en va furtivement. Nous la rattrapons, elle est étudiante et avoue comme désolée que si elle avait eu plus elle lui aurait donné plus, mais qu’elle partage le peu qu’elle a. Mais elle avoue aussi qu’elle ignore parfois les quémandeurs dans la rue lorsqu’elle n’a rien à leur donner.
 
Dans l’après-midi, à Saint-Germain-des-Prés, réputé pour son côté bobo-intellectuel, c’est sur une terrasse chauffée qu’un évènement incroyable se produit.
Des mendiants tentent de se réchauffer, tout en demandant une petite pièce aux clients. Le serveur, sous ses apparences de gendre idéal change de ton, et va jusqu’à bousculer l’une d’entre eux après l’avoir interpellé de manière familière. Les clients ne semblent pas choqués par cette scène, au contraire on sent un soulagement se lire sur leur visage.
Là, nous interrogeons le garçon qui nous affirme que c’est sa responsabilité et qu’il doit veiller à ce que les clients ne soient pas dérangés, « des clochards ça peut nuire à l’enseigne. »
Nous prenons à parti un couple, qui affirment que le serveur a bien fait, car ils sont là « pour faire une pause », car ils ont « besoin de souffler et que le fait d’avoir des sdf, près de leur table les gênent ». Puis, quand nous leur demandons « Cela vous gênent de les avoir à côté de vous, plus que de savoir qu’ils sont sans abris ? » La jeune femme nous répond avec assurance « Oh, vous savez ils font comme s’ils n’avaient rien en France, mais en mendiant ils se font de l’argent et envoient ça dans leur pays où ils doivent avoir des villas ». Puis, nous insistons, « Vous le pensez vraiment, s’ils mendient c’est qu’ils doivent être dans une situation délicate, non ? » La jeune femme, imperturbable insiste : « Ben ils ont qu’à faire comme tout le monde travailler, moi je me lève tous les matins ».
 
Le soir, vers 19h, c’est le même rituel, une vague humaine se déverse de la gare de Lyon vers celle d’Austerlitz. La température commence à chuter, et de nombreux sans-abris tentent de se parer à l’aide de protections de fortune pour cette nuit qui s’annonce frigorifique. Certains, n’ont plus la force de mendier, et se recroquevillent dans une position foetale.
Un homme à la barbe sale reste assis, le regard lointain. On s’approche de lui, bien que SDF, il garde ce qui fait cruellement défaut à ces parisiens diurnes, le sourire. Il refuse qu’on le prenne en photo par dignité, répondant dans un français hésitant qu’il n’est pas un animal, que lui aussi travaillait auparavant et qu’il avait une vie de famille. Lorsqu’on souhaite avoir plus de détails sur son passé, il s’arrête brusquement comme nostalgique et triste. Face à notre présence, des passants ralentissent le pas, curieux ils observent mais aucun ne sera généreux à l’égard du vieil homme aux allures de père Noël.
 
 

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