[Enquête] Italie : la folie du tatouage

Le tatouage, ce dessin décoratif mais surtout indélébile, est devenu une réelle mode ces dernières années. Aujourd’hui, il est de plus en plus fréquent de croiser des personnes tatouées : tatouages petits ou gros, colorés ou en noir et blanc.  À chacun son style. Nous avons mené l’enquête sur les origines, les coutumes, les législations liées au tatouage en Italie ; un pays où le tatouage prend une place très particulière. À cette occasion, deux tatoueurs milanais ont répondu aux questions de Treiz’Hebdo. 

Les origines

Anciennement, le tatouage était mal considéré dans la culture occidentale en raison des condamnations judéo-chrétiennes dont il a fait l’objet.

Dans l’ensemble, ces marques sur la peau étaient des signes d’appartenance à un groupe : tribal, religieux, de pirates, d’anciens prisonniers ou de légionnaires. C’était aussi une manière de marquer de manière indélébile certaines catégories singulières de personnes comme les esclaves ou les prisonniers.

Puis, le tatouage a retrouvé ses lettres de noblesse dans les années 90. Il n’est plus un signe d’appartenance à un groupe mais devient un signe de différenciation, d’unicité, ou encore d’originalité. Le motif ou l’inscription a alors toute son importance.

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Paolo du Charly’s Tatto

« Un tatouage doit être unique. Et c’est ce que je garantis à mes clients. » affirme Paolo, 55 ans. Le quinquagénaire possède sa propre boutique à Milan : le Charly’s Tattoo, non loin de Porta Romana. Sa fille, Carlotta, 23 ans, est son bras droit au Charly’s. Dans le métier depuis maintenant 25 ans, Paolo est très connu dans le milieu du tatouage. Au fil des années, il a su imposer son propre style. Les clients affluent d’un peu partout pour son art, car il s’agit bien d’un art finalement. Il est notamment le tatoueur des rappeurs italiens J-ax, Marracash ou encore Gue Pequeno.

 » J’ai mon propre style. Mes clients viennent au Charly’s Tattoo parce que je leur apporte un plus : un tatouage unique. Je suis comme un peintre. Un peintre a son propre style, après il plait ou pas : c’est une question de gout. Les gens qui se prétendent tatoueurs alors qu’ils ne font que recopier des tatouages déjà existants, ce ne sont pas de vrais tatoueurs pour moi. » ajoute Paolo.

En Italie, notamment dans le sud, les tatouages rappellent encore une époque lointaine où ils représentaient une sorte de code secret, un langage muet utilisé par les marins, les prostituées, les prisonniers et les membres de la Camorra (mafia). À Naples, les tatouages les plus répandus étaient les as de trèfle, révolvers, couteaux, crânes, chapelets, christs rédempteurs et autres madones aux cœurs enflammés. Autant de signes et symboles qui rappellent la chair et le sang de ceux (mafieux) qui vivent encore à l’ombre du Vésuve.

Le tatouage du 21ème siècle

Dans l’ensemble des pays européens, les chiffres montrent une large augmentation des personnes tatouées. En quelques années, le phénomène a pris une ampleur considérable.

Une recherche menée en 2010 au Royaume-Uni concernant le développement de l’industrie du tatouage en Europe, révèle qu’un cinquième des Britanniques a un tatouage, dont 29% ont entre 16 et 44 ans. Cela va de pair avec une augmentation considérable des salons de tatouage, dont le nombre est passé de 300 en 1990 à plus de 1500 aujourd’hui.

La dernière étude concernant la France est celle faite par l’IFOP en 2010. Elle révèle qu’un Français sur dix déclare s’être fait tatouer au moins une fois, soit environ 10% de la population. En 2010, 9% des femmes étaient tatouées contre 11 % des hommes.

La pratique du tatouage reste très liée à l’âge : un jeune français sur cinq âgé de 25 à 34 ans déclare posséder un tatouage, soit une proportion deux fois plus élevée que la moyenne.

La catégorie sociale a aussi toute son importance sur le sujet. Les ouvriers s’avèrent les plus concernés en terme de tatouages : 19% de la population française dite « ouvrière » est tatouée. À l’inverse, chez les cadres, la pratique se révèle plus rare, seulement 7% se déclarent tatoués.

Malgré cette très nette augmentation de personnes tatouées, l’industrie du tatouage en Italie n’est pas à son fort. « Ces derniers temps, le milieux du tatouage ne va pas très bien en Italie et d’après quelques amis français, c’est la même situation en France. Cela est surtout du à l’image qu’un tatouage peut véhiculer. Aujourd’hui, une personne tatouée aura plus de mal à trouver un emploi qu’une personne non tatouée. Même si quelqu’un se présente avec une tenue impeccable et démontre avec brio toutes ses capacités, s’il possède un tatouage apparent les gens resteront un peu plus hostiles envers lui. Nous sommes pourtant au 21ème siècle, mais l’image est ce qui compte le plus aujourd’hui. »  nous dit Paolo, 42 ans, gérant du Animal Tattoo dans le quartier d’Abbiategrasso, au sud de Milan.

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Paolo, Animal Tattoo.

Il y a deux ans, l’Italie comptait plus de trois millions de personnes tatouées. Ce qui faisait du pays, un des plus tatoués d’Europe.

« C’est vrai qu’en Italie, les gens sont pour la plupart tatoués. Cependant, il y a tatouages et tatouages, la majorité possède de petits tatouages. Il y a quand même peu de personnes qui affichent de très gros tatouages, où en tout cas, autant que dans d’autres pays européens. » nuance Paolo du Charly’s Tattoo.

Le 21ème siècle annonce néanmoins un changement en Italie. En 2013, un sondage annonce que 40% des Italiens ayant fait un tatouage regrettent leur geste et souhaiteraient y remédier. L’image qu’il véhicule, notamment dans le cadre professionnel, est un facteur décisif pour bon nombre d’entre eux.

« Dans la plupart des cas, ce sont des jeunes hommes autour de 30 ans qui, pour des raisons d’insertion sociale dans le monde du travail, sont « obligés » de prendre cette décision. En fait, il y a beaucoup de professions dans lesquelles le tatouage est synonyme de bandit » déclarait Ezio Maria Nicodemi, professeur à l’Université de Tor Vergata à Rome et chirurgien plasticien, à l’occasion de l’Exposition internationale de tatouage de Rome en 2013.

« D’après moi, l’Italie est un des pays qui a fait explosé l’industrie du tatouage. Mais il a explosé pour certaines générations : les jeunes, les trentenaires. A côté de ça, il y a encore énormément de gens qui voient le tatouage comme quelque chose de mauvais. «  affirme le patron du Animal Tattoo.

Effacer un tatouage n’est cependant pas une tâche facile. La solution la plus utilisée est celle du laser. Elle est cependant la plus coûteuse. Comptez environ 2 000 euros pour enlever un tatouage de 10 centimètres sur 3. Si une Megan Fox peut se le permettre sans broncher, pour les autres, mieux vaut être sûr de son choix en amont.

Réglementation intransigeante

Il n’existe pas de diplôme pour être tatoueur. Toute personne sachant dessiner peut, si elle le souhaite, ouvrir une boutique de tatouages. Cependant il y a des règles d’hygiène à respecter, des taxes à payer, des formalités à prendre en compte quant aux produits.

« Il y a énormément de règles à respecter. Cela apporte beaucoup de complications mais c’est nécessaire, notamment les règles d’hygiène qui sont très importantes. Le problème c’est que beaucoup ne respectent pas ces règles. A Milan, il y a des tatoueurs qui font leur business chez eux. Ils ne payent aucune taxe et les règles d’hygiène sont généralement peu respectées. Il faut faire attention. » préconise Paolo de l’Anima Tattoo.

Si tout le monde peut se décréter tatoueur, peu peuvent prétendre avoir la notoriété de Paolo et Carlotta du Charly’s Tattoo. Cependant, ces tatoueurs amateurs proposent des prix très intéressants pour une clientèle moins fortunée, ce qui peut faire de l’ombre aux vraies boutiques de tatouage.

Pour les produits utilisés : ancres et aiguilles, là aussi la réglementation est précise. « En Italie et dans toute l’Europe, les tatoueurs sont obligés d’acheter des produits portant le sigle de la communauté européenne. Je ne peux pas acheter des produits provenant des Etats-Unis par exemple. C’est encore une question de business. Les produits provenant des USA me reviendraient moins chers et sont d’aussi bonne qualité que les produits européens, mais je n’ai pas le droit de les faire importer. »  déclare un peu agacé le gérant de l’Anima Tattoo.

Au delà d’une législation à respecter scrupuleusement, la morale entre aussi en compte. Les tatoueurs peuvent aussi refuser de tatouer certains clients.

 » Lorsque je vois que la peau d’un client n’est pas adéquate, je peux refuser de faire le tatouage. C’est une question de professionnalisme. Sinon, je ne dis jamais non. Evidemment, certains tatouages ne me plaisent pas, mais c’est aussi mon boulot de faire ce que le client désire. En ce qui concerne les signes borderline comme les signes fascistes ou nazis je ne les fais pas. C’est un choix, d’autres tatoueurs le font. Pour moi, c’est un non intransigeant. »  continue Paolo de l’Anima Tattoo.

Marquer un moment de sa vie

Pour beaucoup, le tatouage est comme un rite de passage à un âge supérieur. Il permet de marquer indélébilement un moment de sa vie. Parfois il s’agit d’une phrase, d’un dessin. Dans bon nombre de cas, il s’agit pour les tatoués de « graver à jamais » quelque chose de très personnel.

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Charlotte, 22 ans, attaché de presse et tatouée, nous explique sa démarche : « Un tatouage c’est quelque chose de très personnel. J’ai fait mon premier tatouage chez un tatoueur parisien il y a maintenant plus d’un an. J’ai décidé de faire une ancre de bateau sur mon avant bras droit. Pour moi, l’ancre représente la liberté, la mer, le voyage. Quand j’étais enfant, on a beaucoup voyagé avec mes parents : Gabon, Ile de la Réunion. Les sorties en mer avec mon père étaient de coutume. Ce tatouage me remémore tous ces bons moments. J’ai d’ailleurs décidé de me lancer pour mon deuxième tatouage. Je pars dans quelques semaines à New-York, j’ai prévu de le faire là-bas, comme un petit clin d’œil à cette ville que j’apprécie particulièrement. Cette fois, ce sera une phrase : « Seize the day » qui signifie « Profite du jour présent« , un vrai crédo pour moi.« 

Son amie Lilou, également 22 ans, est du même avis. Pour elle, un tatouage est personnel. Elle confirme tout de même le fait que cela peut être une entrave à sa future vie professionnelle : « J’aime énormément l’idée de marquer de manière indélébile un instant, un moment de sa vie. Mais je suis aussi consciente que dans le milieu professionnel, le tatouage n’est bien pas très bien accepté. Il faut savoir faire la part des choses. J’ai fait mon tatouage à la cheville, l’endroit me plait et c’est plus discret »

On dit souvent que lorsque l’on commence à se faire tatouer, on ne veut plus s’arrêter. Certains se tatouent entièrement : tête, jambes, crâne, tout y passe.

« Dès que je fais un tatouage, je sors à peine de chez le tatoueur, qu’une nouvelle idée me prend. Je me freine un peu tout même ! » rigole Aymeric, un étudiant en communication de 23 ans. Pour l’instant j’ai une fleur de lys sur l’avant bras droit et des inscriptions romaines sur l’autre. Le dessin du prochain est fini, je le ferai aux Etats-Unis dans deux mois, à l’occasion d’un voyage entre amis » déclare le jeune homme enjoué.

L’Italie reste un pays où le tatouage a sa place. Les Italiens l’apprécient et continuent d’arborer phrases, dessins et symboles. Le Charly’s Tattoo et l’Anima Tattoo ne désemplissent pas. Les deux Paolo sont des passionnés et semblent vouloir continuer ce métier pendant encore longtemps.

A chacun ses envies, à chacun son tatouage. Cependant, attention à ne pas le regretter sinon vous en aurez pour votre argent.

Elise Quinio

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